Contours et logiques de la racialisation sociale par Florian Gulli, philosophe

Publié le par Eligi Formation

Un ouvrage collectif montre comment la discrimination des minorités diverses 
a considérablement bouleversé la perception collective de l’espace public en France.

Le nouvelles frontières de la société française, sous la direction de Didier Fassin, Éditions La Découverte. 600 pages, 28 euros.

 

Didier Fassin réunit dans ce volume les résultats d’un travail conduit pendant quatre années par une quarantaine de chercheurs autour de la question des frontières. Les frontières physiques et leurs centres de rétention, leurs zones d’attentes, leurs cérémonies d’accueil  ; mais aussi et surtout, les frontières symboliques, celles des discriminations, produites et entretenues par les discours politiques et les pratiques administratives. L’un des intérêts de l’ouvrage est de redonner une portée critique aux concepts utilisés pour parler des frontières symboliques. « La lutte contre les discriminations », par exemple, est aujourd’hui le discours le plus consensuel qui soit. Ce consensus a évidemment un prix  : la dépolitisation et l’indétermination de la catégorie de « discrimination ». En effet, on peut imputer à la personne discriminée la responsabilité du traitement dont elle est la victime. Ainsi, ce serait parce qu’on parle mal, parce qu’on s’habille mal, qu’on serait discriminé. Autre possibilité, faire de la discrimination un sentiment purement subjectif, une sorte de rapport à soi pathologique  ; il n’y aurait pas en réalité de discriminations (pas autant qu’on le dit), il y aurait surtout beaucoup de victimisation. Le livre rappelle, contre cela, que la discrimination doit se penser certes à un niveau individuel, mais aussi et surtout à un niveau structurel, celui des pratiques administratives et des logiques sociales.

Un autre intérêt du livre est l’importance qu’il accorde à l’expérience vécue des immigrés et de leurs enfants, et notamment aux effets que produisent sur eux les discours et les pratiques discriminatoires  : de la fragilisation de l’identité à la révolte. Ainsi, la racialisation du monde social et de l’espace public, avant son éventuelle instrumentalisation pour diviser les classes populaires, constitue déjà la subjectivité des individus qu’elle vise. Enfin, l’arrière-plan politique de l’ouvrage est des plus intéressants. Il nous propose d’éviter deux écueils  : penser la question sociale et la question « raciale » indépendamment l’une de l’autre ou, à l’inverse, les confondre comme si la seconde découlait mécaniquement de la première. Pas de confusion, la discrimination affectant aussi les cadres supérieurs des minorités « raciales ». Pas d’indépendance, puisque, au bas de l’échelle sociale, les deux questions se recoupent systématiquement et se renforcent réciproquement. Si les luttes se mènent désormais sur plusieurs fronts, l’enjeu sera de les faire communiquer, de créer, d’une part, « les conditions sociales et politiques qui permettront de passer d’une logique actuelle de concurrence entre les discriminé(e)s à une logique de luttes politiques convergentes des discriminés pour l’égalité » et, d’autre part, la jonction des questions sociales et « raciales ».

Publié dans Ouvrages

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